LE QUOTIDIEN

Liés au sprint des négociations sur les 35 heures et aux salaires, les conflits se multiplient
La sortie de crise réveille la grogne sociale
Manifestation des cadres hier, grève à France Télécom aujourd'hui... La croissance favorise des revendications oubliées depuis vingt ans.

Par HERVÉ NATHAN

Le jeudi 25 novembre 1999

Voir également la rubrique
Travail

Vos contributions au forum

 

Chaud l'hiver

La sortie de crise réveille la grogne sociale
Les cadres ne veulent pas «être les cocus» des 35 h
Couvercle
La nouvelle donne de la croissance
Résidus des 35 h dans le métro parisien
Un malaise ressort à Radio France

De la Poste aux banques, la liste de la grogne grossit

La Poste. Les agents de Corse-du-Sud entament leur 44e jour de conflit. Ils exigent davantage de créations de postes.

Intégris Data Services France, filiale (607 salariés) du groupe informatique Bull, située en Ile-et-Vilaine, en grève depuis cinq jours.

Onet, grève des salariés du nettoyage du métro depuis le 10 novembre (lire page 4).

Radio France. Grève des salariés depuis le 16 novembre.

France Télécom. Aujourd'hui, grève des agents du «12» pour la réduction du temps de travail à 31 heures.

Sogerma. Depuis lundi, débrayages dans la filiale girondine d'Aérospatiale Matra contre une réduction du temps de travail de 38 heures à 37 heures.

Grands magasins. Hier, journée d'action pour un accord de branche et la défense de la convention collective.

Cafés hôtels restaurants. Journée d'action pour la réduction du temps de travail, le 24 novembre.

Cadres. Manifestation (CGT, CGC, CFTC) hier à Paris contre «l'article 5» du projet de loi Aubry (lire page ci-contre).

Ministère des Finances. Grève des personnels du service informatique, le 26 novembre. Grève des agents du ministère, pour la réduction du temps de travail, les qualifications, les emplois, les retraites, le 28 novembre.

Banques. Manifestation nationale à Paris et dans le sud de la France, pour la convention collective, le 30 novembre.

Informatique. Rassemblement des salariés des entreprises de services informatiques, le 26 novembre.

 

La France se rejoue un petit air de tension sociale. Transports en commun, Poste, Télécoms, mais aussi usine d'automobiles : les conflits refleurissent. La France, qui affiche depuis 1996 des taux de grève historiquement bas, semblait avoir oublié la «sociale». La croissance, qui génère des profits pour les entreprises et réveille les appétits salariaux (lire page 4), ainsi que la généralisation des 35 heures semblent bien l'avoir réveillée.

Mélange détonant. Il y a les entreprises qui vivent mal leurs 35 heures : c'est le cas à La Poste, par exemple, qui, avec 200 préavis de grève, paie un lourd tribut à l'accord passé en février entre la direction et certains syndicats. Celui-ci a le double défaut d'avoir été signé contre l'avis de la CGT et de SUD, largement majoritaires dans l'entreprise, et de renvoyer, pour l'application concrète, à des négociations dans les établissements, bureaux de postes, centres de tri, etc. Des négociations délicates lorsque, par exemple, la direction demande aux facteurs de travailler plus souvent, ou plus longtemps le samedi. De plus, explique Alain Gautheron, patron des postiers CGT, les «agents subissent à la fois les nouvelles contraintes de flexibilité exigées par l'accord 35 heures, et une intensification du travail due à un trafic postal en croissance». Un mélange détonant. D'autant plus que les emplois promis avec les 35 heures peinent un peu à se concrétiser dans les bureaux. La Poste a lancé à l'été le recrutement de 3000 facteurs, mais quelques centaines seulement sont arrivés dans les bureaux. Plus larvés, les arrêts de travail à la SNCF procèdent du même phénomène : l'adaptation d'un accord cadre, pourtant jugé «historique», se heurte à l'hostilité de syndicats, cette fois-ci minoritaires.

Il y a aussi les entreprises qui tardent. Ainsi, depuis plus d'un an, les discussions achoppent chez France Télécom sur les créations d'emplois attendues pour compenser la réduction du temps de travail. Arguant de gains de productivité et d'une concurrence exacerbée, Michel Bon, le PDG, ne veut concéder que 900 emplois nouveaux, alors que 20 000 salariés vont partir en retraite dans les trois ans. «Nous ne pouvons permettre qu'une entreprise dont l'actionnaire principal est l'Etat, qui fait 9 milliards de bénéfices au premier semestre et se trouve sur un marché en pleine croissance, se conduise plus mal que Michelin», rappelle Alain Gautheron. Le premier test commence aujourd'hui avec la grève des centres de renseignement (le «12»), qui emploient 5000 personnes en travail posté, pour obtenir une réduction du temps de travail de 35 à 32 heures.

Dans les entreprises privées, les conflits sont issus du calendrier même de la loi Aubry de juillet 1998. Celle-ci fixe au 1er janvier 2000 la date à laquelle la durée légale du travail passera de 39 heures à 35 heures. Les entreprises de plus de 20 salariés qui ne seront pas en conformité devront payer des heures supplémentaires. Ce butoir précipite souvent les négociations et provoque parfois des frictions qui conduisent à la grève. De plus, les entreprises qui négocient actuellement sont souvent en moins bonne posture que leurs consœurs qui furent les pionnières des 35 heures. Moins adeptes du dialogue, ou travaillant dans des conditions de concurrence plus fortes, elles exigent de plus en plus des sacrifices salariaux de leurs employés en échange du passage aux 35 heures. La reprise économique aidant, et le chômage diminuant, ceux-ci sont de moins en moins enclins à concéder ces sacrifices. C'est bien la sauvegarde des acquis salariaux qui motive un conflit qui dure depuis 1e 10 novembre dans les magasins parisiens de la Fnac.

Zéro pointé. La question salariale n'est pas forcémment résolue une fois l'accord signé : l'usine Smart, qui fabrique les petites voitures à Hambach (Moselle), a dû céder la semaine dernière une augmentation des salaires à la suite d'un conflit d'un sous-traitant alors que l'accord de juin sur les 35 heures stipulait une forte modération salariale.

La grogne sociale devrait, espère la CGT, culminer le 30 novembre lors de sa journée nationale d'action, le jour où l'Assemblée nationale examinera en deuxième lecture le projet de seconde loi Aubry, dite «loi-balai». Mais le cortège de la centrale sera en concurrence avec la manifestation nationale des banques. Le prétexte de cette manifestation est, il est vrai, connexe aux 35 heures. Les salariés de cette branche protestent contre la dénonciation de leur convention collective. Le patronat avait cru bon de la déchirer l'an dernier pour mieux négocier la réduction du temps de travail. Résultat: à un mois de l'an 2000, les banques n'ont toujours pas d'accord et voient arriver avec angoisse la fin de l'ensemble de leurs garanties collectives. Une sorte de zéro pointé du dialogue social, que les banques partagent avec les grands magasins et magasins de centre-ville (Le Printemps, les Galeries Lafayette, Prisunic), eux aussi menacés de se retrouver dans le même désert social.


[article précédent] [semaine] [article suivant]

[quotidien]

©Libération